Les disputes d’enfants ne sont pas (toujours) qu’une affaire d’enfants

 

Les disputes entre enfants sont-elles normales oui ou non

Les avis sont assez unanimes pour dire que notre société est violente. Les conflits et les incivilités se multiplient, vécus comme des agressions personnelles. La colère est diffuse, palpable, une forme de haine de l’autre se répand et se déverse jusque dans les commentaires en ligne.

Est-ce qu’il s’agit d’une question d’époque, ou d’un phénomène plus ancien, presque humain : un engrenage qui évoluerait depuis la nuit des temps ?

Je pencherais pour la seconde option.

Et si ce cercle vicieux prenait naissance bien avant les grandes crises, dans des scènes du quotidien, comme une dispute entre enfants ?

 

Pouquoi nos enfants se disputent-ils ?

Conflit, violence, harcèlement : de quoi parle-t-on ?

Si l’un peut mener à l’autre, ce sont trois mécanismes bien différents.

Le conflit est avant tout un mode de relation. Il est inhérent aux rapports humains. Cela signifie qu’il est tout simplement inévitable.

Beaucoup de facteurs y conduisent : divergence d’opinions bien sûr, mais aussi défense identitaire, territoriale, éthique… Les conflits font partie de notre quotidien et permettent de nous positionner dans la société, d’affirmer qui nous sommes, ce que nous pensons et de quelle manière nous nous distinguons des autres. Ils ne sont pas délétères en soi et même plutôt utiles à notre construction identitaire.

 

les disputes sont normales

Cela dit, le conflit est rarement confortable.

Une forme d’agressivité peut s’en dégager et donc générer de l’anxiété. Deux options face à cette émotion : on peut avoir envie de fuir, mais le plus souvent, on a surtout envie de répondre, de se défendre, de sauver son « honneur ».

Ainsi, certains s’installent dans le conflit permanent.

Car le conflit a tendance à s’auto-alimenter. C’est une idée qui repose notamment sur les recherches de Georg Simmel, l’un des pères de la sociologie du conflit (Le Conflit, 1908). Une fois le conflit déclenché, les protagonistes peuvent se retrouver envahis et aveuglés par leurs émotions et se draper dans une forme de dignité qu’on pourrait qualifier de « mal placée ».

Le conflit devient alors absurde, et l’objet initial du désaccord se perd de vue. L’escalade semble inévitable tant que l’une des deux parties n’a pas décidé de quitter le jeu ou de faire un pas de côté pour ouvrir les yeux sur la situation.

Lorsque le différend bascule dans la violence, on entre dans un tout autre registre : la relation est rompue. Entre alors en jeu une volonté de dominer, d’écraser l’autre, qui ne laisse plus la place au dialogue.



La réalité de l’autre doit être anéantie.

C’est le point de bascule souligné par le sociologue Michel Wieviorka, qui a prolongé la réflexion de Simmel sur le « cas-limite » du conflit : « La violence est le contraire du conflit, en tout cas du conflit institutionnalisé. »

Et, si un acte isolé de violence demeure dans cette catégorie, c’est la répétition et l’asymétrie qui vont ensuite définir le harcèlement.

Le harcèlement scolaire (school bullying) a été conceptualisé dans les années 1970 par le psychologue norvégien Dan Olweus. Sa définition a été reprise telle quelle par l’Éducation nationale et repose sur trois critères simultanés :

  • l’intentionnalité : l’auteur a la volonté de nuire
  • la répétition : les actes s’inscrivent dans la durée
  • l’asymétrie : la relation n’est pas équitable

 

Les disputes sont-elles des problèmes d'ego ?

Ego-trip : quand l’ego prend la place du désaccord

À présent que nous y voyons un peu plus clair, revenons à notre sujet : les conflits entre enfants et le rôle que peuvent jouer les parents.

Les disputes entre enfants sont quotidiennes et incontournables : devoir partager ses jouets, son temps, son espace, ses parents… constitue une source intarissable de conflits de toute sorte. À bien y regarder, les mécanismes ne sont pas si éloignés des conflits géopolitiques qui secouent la planète.

Mais finalement, ce qui se joue dans le conflit interpersonnel (Marc & Picard), ce n’est pas l’objet du conflit, mais l’ego.

En tant qu’adultes, et même vis-à-vis de nos enfants, nous pouvons rapidement tomber dans ce piège. On peut traduire le monologue de notre inconscient à ce moment-là de la façon suivante : « Si je renonce à mon point de vue, je capitule, mon enfant me domine, et je risque de disparaître. » C’est un signal de danger qui est envoyé à notre amygdale.



 

Mes enfants se disputent tout le temps

Un cadeau, un bonjour et une punition

Un exemple auquel j’ai assisté récemment : les parents de Léonie, 5 ans, reçoivent à déjeuner des amis. Ils ont apporté un cadeau à Léonie. Mais la petite fille est dans un mauvais jour. Elle refuse de dire bonjour aux invités. Son papa se fâche : « Léonie, on dit bonjour, il faut être polie ! » Mais la fillette s’entête. Plus son père insiste, moins elle accepte de céder. Bras croisés, bouche fermée, elle est bien décidée à tenir tête. Son père, à bout d’arguments, la menace : « Eh bien tu n’auras pas le cadeau que nos amis ont apporté pour toi ! » Et la petite fille est punie. S’ensuivent pleurs, cris, etc.

Cette escalade n’est-elle pas un peu disproportionnée ?

Que Léonie vive la contrainte comme un danger, une menace à sa liberté, on peut le comprendre, car elle n’a que 5 ans, et on sait que son cerveau est encore immature. Mais son papa a bientôt 40 ans…

Alors essayons de comprendre ce qui s’est joué pour chacun dans cette spirale.



doit-on se disputer avec son enfant et comment le faire bien

Derrière le refus, un besoin

Comme je l’ai précisé, Léonie est dans un mauvais jour. Elle est de mauvaise humeur et on peut imaginer un besoin non satisfait : a-t-elle suffisamment dormi ? Est-ce qu’elle a faim, soif ? Est-elle déjà saturée émotionnellement car elle a fait une activité le matin qui nécessite un temps calme ?

D’après Marshall Rosenberg, fondateur de la Communication Non Violente, derrière chaque émotion se cache un besoin.

En l’occurrence, les hypothèses sont nombreuses pour expliquer ce comportement en apparence sans lien : le refus de dire bonjour. 

D’un autre côté, on comprend bien le point de vue du papa : la politesse, le respect… sont des valeurs essentielles à transmettre aux enfants. Sans compter la pression sociale : le regard scandalisé des invités face à la petite fille impolie. La maman qui trouve que son mari est trop coulant avec leur fille…

Alors, comment aurait pu réagir le papa de Léonie ? (Que je ne juge pas, j’ai moi-même été confrontée à ce genre de situation, comme de nombreux parents, j’imagine.)



Conflits, disputés, violence, quelle différence ?

Évitant, désapprobateur, laissez-faire ou coach : et vous ?

John Gottman (psychologue, université de Washington, connu pour ses travaux sur le couple) a étudié spécifiquement comment un parent réagit au moment où l’enfant vit une émotion — colère, peur, tristesse. Il appelle ça la philosophie méta-émotionnelle du parent. Il distingue 4 postures, liées à la réaction du parent face aux émotions de son enfant :

  • Le parent évitant, minimise l’émotion, distrait l’enfant pour passer à autre chose
  • Le parent désapprobateur, juge et réprime l’émotion, la traite comme un signe de faiblesse ou une manipulation. C’est la posture qu’a adoptée le papa de Léonie
  • Le laissez-faire, accueille l’émotion avec chaleur, mais ne guide vers aucune résolution ni aucune limite
  • Le coach des émotions, valide l’émotion, aide à la nommer, pose un cadre, et accompagne vers une solution

 

Comprendre plus tôt les besoins de Léonie aurait sans doute évité à son papa de tomber dans le piège de l’ego, et à elle de se braquer davantage.



Mettre des mots sur ses émotions, ça change quoi ?

Mais valider les émotions de son enfant suppose un préalable qu’on oublie souvent : être capable de nommer les siennes. Cela exige de développer sa propre intelligence émotionnelle.

Et ce n’est pas si évident : beaucoup d’adultes savent ce qu’est la colère en théorie, mais peuvent rencontrer des difficultés à la reconnaître et à la réguler au moment où elle monte. Les neurosciences montrent d’ailleurs que nommer une émotion permet déjà de « rassurer » l’amygdale. Par exemple, chez des adultes invités à mettre un mot sur ce qu’ils ressentaient face à un visage exprimant une émotion négative, l’activité de l’amygdale — le centre de l’alarme du cerveau — diminuait (Lieberman et al., 2007).



Eduquer son enfant a vivre un confit

Une méthode pour sortir du piège de l’ego : SAPAS

Comment éviter de tomber dans le piège de l’ego ? Comment développer sa propre intelligence émotionnelle, et aider son enfant à développer la sienne par la même occasion ? Stéphanie Morand (médiatrice et formatrice) propose la méthode SAPAS, que j’utilise dans mes interventions. C’est, à mon sens, un excellent outil de coach des émotions !

Imaginons que le papa de Léonie connaisse cette méthode. De quelle manière la scène aurait-elle pu se dérouler ?



S — Souffler trois fois bien fort pour se détendre

Devant le refus de Léonie, son papa peut lui proposer un moment à l’écart, pour faire ce petit exercice de respiration qui permet à tout le monde de se recentrer : « Léonie, je vois que tu es énervée, viens, je te propose un petit exercice en tête à tête. »



A — Accueillir les faits puis les émotions de chacun, sans se couper la parole

« Que se passe-t-il, Léonie ? » On peut l’imaginer, encore butée, qui ne sait même pas ce qui lui arrive. Le papa de Léonie, en mode coach des émotions, peut proposer des hypothèses : « Est-ce que tu te sens fatiguée ? Énervée ? » etc. En les nommant, il valide l’émotion de Léonie. Il peut ajouter : « Moi aussi je me sens en colère, car je voudrais que tu sois polie. C’est une valeur qui est importante pour moi. »

P — Proposer des solutions pour résoudre le conflit

« Que peut-on faire pour sortir de cette situation ? Je te propose de te reposer un peu et de revenir quand tu seras plus en forme pour dire bonjour à nos invités. Qu’en penses-tu ? »

A — Anticiper les conséquences de la solution choisie et vérifier qu’elle respecte les besoins de chacun

« Tu veux que je revienne te chercher, ou tu reviens toute seule dans le salon ? On peut mettre le minuteur pour que tu aies 10 minutes de tranquillité avant de revenir. »



S — Se serrer la main pour montrer que nous sommes d’accord

ici, le papa et Léonie peuvent se faire un « check » par exemple, puis un câlin (qui va libérer de l’ocytocine en bonus) et permettre définitivement à Léonie de s’apaiser. 



mettre fin aux disputes des enfants

Gérer ses émotions d’adulte : un chantier permanent

Sortir de l’ego pour soi, avant de pouvoir aider son enfant à en sortir, c’est un chantier permanent : sans doute le travail de toute une vie.

Et au bout du compte, l’agressivité que l’on croise dans une file d’attente, sur les réseaux, chez des adultes qui n’ont manifestement pas appris à nommer ce qu’ils ressentent, ça commence peut-être par une histoire comme celle de Léonie et son papa.



Valérie Agha est formatrice, coach et consultante en parentalité, assistante sociale de formation avec plus de 25 ans de pratique. Autrice de deux ouvrages, dont La Vie Muséum (Delachaux & Niestlé, 2018), elle s’est formée au coaching parental à l’École des Formations Positives et au programme PEPS Barkley. Elle accompagne les parents au quotidien, notamment ceux d’enfants TDAH ou TOP, en individuel et en collectif, et propose conférences et ateliers sur les conflits et les émotions des enfants.

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Valerie agha coach parentale et formatrice